Je suis tombé récemment sur un article du Monde diplomatique consacré à Giorgia Meloni, Javier Milei et Donald Trump, et à cette idée qui traverse leur communication : l’authenticité comme vertu politique. On y parle d’une obsession moderne pour l’intimité, d’une injonction à exprimer publiquement son hostilité aux normes, d’un refus affiché du masque sur la scène publique. Et au bout du compte, on y lit quelque chose qui m’a beaucoup travaillé : les maladresses, les insultes, la gaucherie assumée finissent par devenir un refus de la mise en scène qui est lui même, très exactement, une ultime mise en scène.
Ça m’a ramené à une question beaucoup plus ancienne, celle de la différence entre le comédien et l’orateur. Une question qu’on retrouve déjà dans les traités de rhétorique de l’Antiquité, que Rousseau et Diderot reprennent au siècle des Lumières, et qui, je crois, éclaire quelque chose d’assez précis sur ce qui se joue aujourd’hui dans nos discours politiques. Et j’ai eu envie de dérouler ici ma réflexion, en partant de très loin.
Ce que Rome savait déjà du comédien et de l’orateur
Il y a un livre que j’aime beaucoup, L’Orateur sans visage, de l’helléniste et latiniste Florence Dupont. Elle y montre quelque chose d’assez fascinant : dans les traités de rhétorique romains, on ne cesse de convoquer les techniques de l’acteur pour enseigner l’art oratoire. La gestuelle, la voix, le rythme, tout ce qui fait qu’un discours porte, les Romains l’ont appris en observant le théâtre. Mais à chaque fois, dans le même mouvement, les mêmes auteurs prennent soin de préciser une chose : l’orateur ne doit surtout pas imiter l’acteur.
Pourquoi cette précaution, sans cesse répétée ? Parce que le comédien romain occupe une place très particulière dans la cité. C’est un paria, au sens juridique et social le plus strict du terme. Il n’a pas d’identité civique propre, pas d’identité sexuelle qui lui appartienne en propre non plus. Il est infâme en droit, considéré presque comme une sorte de prostitué. Et cette infamie n’est pas un accident de son statut, elle en est la condition même : pour pouvoir prêter son corps et sa voix à tous les rôles, à une reine, à un vieux père de famille, à une courtisane, il faut qu’il n’ait justement aucune personnalité sociale visible à lui. Le masque n’est pas un accessoire qu’il pose sur son visage, c’est ce qui remplace son visage. C’est un orateur sans visage.
L’orateur, à l’inverse, engage sa personne entière quand il parle. Sa parole doit rester fidèle à qui il est, sous peine de tomber, lui aussi, dans l’infamie du comédien. Il n’a pas de masque à ôter, puisqu’il n’en a jamais porté.il n’a besoin d’aucun visage d’emprunt : le sien suffit, et doit suffire.
Rousseau, Diderot, et le trouble qui s’installe
Cette opposition, on la retrouve intacte au dix-huitième siècle. Rousseau, dans la Lettre à d’Alembert sur les spectacles, s’en prend au comédien avec une méfiance presque viscérale. Ce qui l’inquiète, c’est que l’acteur excelle justement à feindre tous les sentiments possibles, et qu’à force d’être si doué pour les feindre, il finit par n’en éprouver sincèrement aucun. Pour Rousseau, c’est une figure dangereuse, presque morale, parce qu’elle abîme le lien entre ce qu’on dit et ce qu’on est.
Diderot, dans le Paradoxe sur le comédien, prend le problème par l’autre bout, et c’est là que ça devient intéressant. Il dit, en substance : c’est le comédien de sang froid, celui qui ne ressent rien sur scène et qui calcule chaque effet avec la précision d’un horloger, qui bouleverse le mieux son public. Celui qui pleure vraiment sur scène joue mal. Celui qui ne pleure jamais, et qui sait exactement où placer le trémolo dans sa voix, fait pleurer toute la salle. La sincérité de l’émotion et la maîtrise du jeu s’excluent mutuellement. Voilà le paradoxe.
Le stand-up, ou le paradoxe rejoué chaque soir
Et je me suis rendu compte que le stand-up, tel qu’on le pratique aujourd’hui, rejoue ce paradoxe presque à l’identique, soir après soir. Toute la mécanique du genre repose sur une fiction de proximité. On fait comme si le public était une bande de copains, on cherche la connivence, le clin d’œil, l’air de découvrir sa vanne en même temps que la salle la découvre. On feint l’improvisation, on feint le naturel, on feint d’hésiter, de chercher ses mots. J’ai évoqué cettte
Sauf que tout est écrit. Tout est répété, mis en scène, minuté à la seconde près, appris par cœur au point que le moindre silence a été calculé pour son effet. On a donc, là aussi, un comédien de sang froid qui joue à être un orateur spontané. Et le mot d’authenticité revient comme un vrai leitmotiv chez les gens de stand-up, sans qu’on sache jamais très bien à quoi il renvoie au juste. Est-ce qu’il s’agit d’une honnêteté dans l’écriture, d’une fidélité du texte à ses propres valeurs ? Ou est-ce qu’il s’agit, dans l’instant même de l’énonciation, d’une sincérité vécue, d’un élan de présence réelle à l’autre ? On ne sait jamais très bien, et je crois que les deux se confondent volontiers dans la bouche de ceux qui en parlent. J’ai évoqué cette question dans mon essai Retour à la parole (Actes sud, 2025).
Ce que la politique emprunte au stand-up
Et c’est très exactement ce dispositif là que la politique contemporaine est venue emprunter. Il y a aujourd’hui, chez un certain nombre de dirigeants, une volonté assez nette de sortir des codes académiques et institutionnels de la parole politique, pour proposer quelque chose qui se donne comme une vision très personnelle, une fidélité à soi même, jusque dans l’insulte et l’anathème.
L’inconséquence devient un gage d’authenticité. La maladresse, la grossièreté, le refus apparent de toute mise en scène deviennent la preuve qu’on ne joue pas. C’est exactement ce que pointe l’article du Monde diplomatique à propos de Meloni, Milei ou Trump : le refus du masque sur la scène publique finit par devenir, lui même, la mise en scène la plus aboutie qui soit. Fini le modèle du comédien académique, il s’agit désormais de rejouer, sans le dire, le numéro du stand-upeur : la fiction de la proximité, la fiction de l’improvisation, la fiction du naturel, exactement comme au théâtre, sauf que personne n’est censé savoir que c’est du théâtre.
Une notion qui m’a toujours semblé suspecte
Cette notion d’authenticité, affichée avec une telle obstination, m’a toujours paru un peu suspecte, et je crois maintenant comprendre pourquoi. Elle est au fond assez contradictoire avec l’idée même de mise en scène. On ne peut pas revendiquer sa spontanéité tout en la préparant, tout en la répétant, tout en la calculant pour l’effet qu’elle va produire.
La vraie spontanéité est extrêmement rare. Soit elle est purement et simplement absente, soit elle est feinte, avec plus ou moins de talent. S’il devait exister une authenticité véritable, je crois qu’elle se logerait plutôt du côté de l’improvisation totale, celle qu’on ne prépare pas, qu’on ne répète pas, qu’on ne peut pas rejouer à l’identique le lendemain soir. Ce serait la fidélité à l’instant présent, à ce qui se passe là, maintenant, entre soi et l’autre. Ce serait l’orateur romain tel que le décrit Florence Dupont, celui qui n’a pas de visage d’emprunt parce que le sien lui suffit, celui qui ne triche pas et ne joue aucun rôle, celui qui est là, simplement.